Le rôle du secteur privé dans la transformation agroalimentaire et la résilience climatique au Proche-Orient et en Afrique du Nord
Par Prof Mr slimani Moulay Abdellah Dans l’espace Proche-Orient–Afrique du Nord, la question agricole n’est plus seulement une question de production, mais de sécurité alimentaire, de souveraineté économique, de gestion de l’eau et de stabilité sociale. La région fait partie des plus exposées au changement climatique : elle devient plus chaude, plus sèche et plus …

Par Prof Mr slimani Moulay Abdellah
Dans l’espace Proche-Orient–Afrique du Nord, la question agricole n’est plus seulement une question de production, mais de sécurité alimentaire, de souveraineté économique, de gestion de l’eau et de stabilité sociale. La région fait partie des plus exposées au changement climatique : elle devient plus chaude, plus sèche et plus vulnérable aux événements extrêmes, tandis que l’agriculture y reste un secteur clé pour l’emploi et les revenus, surtout hors pays pétroliers. La FAO rappelle que, dans la région NENA, l’agriculture représente environ 14 % du PIB et 38 % de l’emploi actif, alors même que les projections annoncent des baisses de production végétale et animale sous tous les scénarios climatiques.
Cette vulnérabilité se double d’une pression alimentaire croissante. Selon le rapport régional 2025 de la FAO sur les États arabes, la faim a atteint en 2024 son niveau le plus élevé depuis plus de vingt ans, touchant près de 77,5 millions de personnes, soit 15,8 % de la population, tandis qu’environ 198 millions de personnes faisaient face à une insécurité alimentaire modérée ou grave. Dans ce contexte, transformer les systèmes agroalimentaires n’est plus un choix technique mais une priorité stratégique.
Le secteur privé occupe ici une place décisive. Il ne s’agit pas seulement des grandes industries agroalimentaires, mais d’un ensemble d’acteurs : transformateurs, logisticiens, fournisseurs d’intrants, entreprises de froid, fintech rurales, assureurs, banques, coopératives structurées, plateformes numériques et investisseurs. Leur rôle est central parce que la résilience climatique ne se construit pas uniquement dans les champs ; elle se construit aussi dans les chaînes de valeur, le stockage, le transport, le financement, la certification, la digitalisation et la réduction des pertes après récolte. La FAO souligne d’ailleurs que l’action climatique doit couvrir tout le système agroalimentaire, y compris les chaînes d’approvisionnement et la réduction des pertes et gaspillages alimentaires dans une région fortement dépendante des importations.
La première contribution majeure du secteur privé est la transformation de la valeur agricole. Dans beaucoup de pays de la région, une partie importante de la production sort du champ sans réelle valorisation industrielle suffisante. Or, transformer localement signifie prolonger la durée de vie des produits, stabiliser l’offre, mieux absorber les chocs climatiques et créer davantage de valeur ajoutée nationale. Quand une entreprise investit dans le conditionnement, la surgélation, le séchage, la conserve, les huiles, la trituration, l’alimentation animale ou la valorisation des coproduits, elle réduit la vulnérabilité des producteurs face aux aléas climatiques et aux fluctuations de marché. Cette logique est d’autant plus importante que la dégradation des terres, la rareté hydrique et la volatilité des rendements appellent des modèles plus sobres, plus circulaires et plus efficaces.
La deuxième contribution est l’innovation technologique. L’IFC rappelle que les innovations agro-tech — variétés résilientes, fertilisants microbiens, solutions de réduction du méthane, outils numériques d’aide à la décision, technologies d’irrigation et de gestion du risque — ne peuvent produire d’effet qu’à condition d’être financées, diffusées et adoptées à grande échelle. Le secteur privé joue justement ce rôle de passage entre l’innovation et le marché : il industrialise, distribue, standardise et rend adoptables les solutions climato-intelligentes. Autrement dit, la recherche publique peut inventer ; mais sans entreprises capables de produire, financer, former et diffuser, l’innovation reste au stade pilote.
La troisième fonction clé est le financement de l’adaptation. Dans les économies du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, la faiblesse récurrente n’est pas seulement l’absence d’idées, mais l’absence de capital patient, de crédit adapté et d’instruments de partage du risque. L’IFC souligne que l’accès au financement est un levier fondamental aussi bien pour les développeurs de technologies agricoles que pour les agriculteurs qui doivent les adopter. Cela suppose des produits financiers nouveaux : crédit vert, leasing d’équipements d’irrigation, assurance indicielle, garanties publiques, finance mixte, capital-risque agri-tech et mécanismes de préfinancement des chaînes de valeur. En 2025, l’IFC indique avoir engagé 558 millions de dollars dans l’adaptation, avec 3,7 milliards de dollars de capitaux mobilisés au total, ce qui montre que la logique catalytique est devenue centrale.
Dans la région, plusieurs programmes montrent déjà comment l’État peut structurer ce rôle privé au lieu de s’y substituer. En Jordanie, le programme ARDI de la Banque mondiale vise explicitement à renforcer la résilience climatique et l’environnement favorable au développement agricole dans certaines filières. Au début de 2025, il avait déjà permis d’accroître les capacités de collecte d’eau de pluie à 2,2 millions de m³, de former plus de 2 000 bénéficiaires aux technologies agricoles climato-intelligentes et de lancer un mécanisme de subventions remboursables pour l’efficacité de l’usage de l’eau via l’Agricultural Credit Corporation. Le même programme prévoit aussi une participation accrue du secteur privé dans certains services vétérinaires et la recherche de mécanismes de recouvrement des coûts.
Le Maroc offre également un exemple intéressant de transformation systémique. La Banque mondiale indique que son programme de transformation des systèmes agroalimentaires vise à renforcer la résilience climatique du système agroalimentaire tout en améliorant la sécurité et la qualité alimentaires. Même si chaque pays a ses spécificités, la logique commune est claire : la résilience ne naît pas seulement de la dépense publique, mais d’un environnement où les entreprises peuvent investir dans la qualité, l’eau, la logistique, la transformation et la traçabilité.
Pour autant, le secteur privé ne peut jouer ce rôle qu’à certaines conditions. D’abord, il lui faut un cadre réglementaire crédible : droits fonciers clairs, normes sanitaires appliquées, sécurité juridique des contrats, règles de concurrence effectives, dispositifs de certification reconnus, procédures douanières fluides. Ensuite, il faut une infrastructure collective : eau, énergie, routes rurales, plateformes logistiques, abattoirs agréés, laboratoires, chaînes du froid et données climatiques accessibles. Enfin, il faut une gouvernance publique intelligente : l’État doit orienter, réguler, cofinancer et corriger les défaillances du marché, non pas évincer l’entreprise. C’est précisément la logique défendue par les feuilles de route régionales de la Banque mondiale et de la FAO, qui insistent sur des approches intégrées, multisectorielles et orientées vers la résilience.
Un autre enjeu décisif est la petite exploitation agricole. Si le secteur privé se limite aux segments solvables et aux bassins exportateurs, il risque d’aggraver les écarts. La transformation agroalimentaire ne sera réellement résiliente que si elle inclut les petits producteurs, les femmes rurales et les territoires fragiles. Cela implique des contrats équitables, des services de vulgarisation, des achats garantis, des coopératives professionnalisées, des solutions de stockage de proximité et des outils numériques accessibles. La FAO souligne que 80 % des pays NENA anticipent une aggravation de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition sous l’effet du changement climatique, en particulier chez les petits exploitants et les pasteurs.
Il faut aussi rappeler que la résilience climatique n’est pas seulement une question de survie des filières ; c’est aussi une question de compétitivité. Les marchés évoluent vers davantage d’exigences sur l’empreinte hydrique, la qualité, la traçabilité, les standards environnementaux et la continuité d’approvisionnement. Une entreprise agroalimentaire qui investit aujourd’hui dans la sobriété hydrique, les énergies renouvelables, la réduction des pertes, l’économie circulaire et la certification qualité n’investit pas uniquement pour “faire vert” ; elle protège son accès futur aux marchés, réduit ses coûts et sécurise ses chaînes d’approvisionnement.
En réalité, la grande leçon pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord est simple : le secteur privé ne doit ni être idéalisé, ni marginalisé. Livré à lui-même, il privilégiera souvent les segments les plus rentables à court terme. Mais correctement orienté, financé et régulé, il peut devenir l’un des moteurs les plus puissants de la transformation agroalimentaire. Il peut faire circuler le capital, accélérer l’innovation, structurer les filières, industrialiser la valeur ajoutée, réduire les pertes, créer des emplois ruraux et diffuser des pratiques résilientes à grande échelle.
La priorité stratégique, aujourd’hui, n’est donc pas d’opposer État et marché, mais de construire un pacte productif agroclimatique entre pouvoirs publics, institutions financières, entreprises, recherche et producteurs. Dans une région marquée par la rareté de l’eau, l’instabilité géopolitique, la dépendance alimentaire et la montée des risques climatiques, la transformation agroalimentaire durable passera par un secteur privé plus innovant, plus responsable et mieux articulé aux objectifs d’intérêt général. C’est à cette condition que l’agriculture cessera d’être perçue comme un secteur vulnérable pour devenir un levier de résilience, de souveraineté et de prospérité partagée.
