Par M. Slimani Moulay Abdellah – Expert, auditeur financier analyste
À l’heure des bouleversements climatiques, des inégalités croissantes et de la pression sociale sur les entreprises, la finance ne peut plus se limiter à une logique de profit à court terme. Elle est appelée à jouer un rôle fondamental dans la transition vers une économie plus équitable, respectueuse de l’environnement et centrée sur l’humain. C’est dans ce contexte que s’impose le concept de finance durable, une approche qui articule performance économique, critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), et responsabilité intergénérationnelle.
Définition et portée de la finance durable
La finance durable désigne l’ensemble des pratiques financières qui intègrent des objectifs de développement durable dans les décisions d’investissement, de financement et de gestion des risques. Elle englobe :
L’investissement socialement responsable (ISR), qui sélectionne les actifs selon des critères éthiques et de gouvernance.
La finance verte, orientée vers les projets ayant un impact positif sur l’environnement (énergies renouvelables, efficacité énergétique…).
La finance inclusive, visant à faciliter l’accès au crédit pour les populations défavorisées ou les PME en difficulté.
Ces approches ne visent pas à remplacer la rentabilité financière, mais à la combiner à une création de valeur sociale et environnementale.
Une perspective théorique : la théorie des parties prenantes
Contrairement à la théorie classique de Milton Friedman, qui considère que la seule responsabilité de l’entreprise est de maximiser le profit pour ses actionnaires, la théorie des parties prenantes, développée par Edward Freeman, affirme que l’entreprise doit tenir compte de l’ensemble de ses parties prenantes : salariés, clients, fournisseurs, collectivités, environnement.
Dans cette perspective, la finance durable apparaît comme une mise en œuvre financière de cette approche élargie, en mobilisant les capitaux non plus seulement pour des projets rentables, mais également pour des projets utiles, durables et inclusifs.
Une école économique influente : l’économie institutionnaliste et l’économie sociale
La montée en puissance de la finance durable peut être analysée à travers le prisme de l’économie institutionnaliste, qui considère que les règles sociales, les normes éthiques et les attentes collectives doivent guider l’allocation des ressources économiques. Elle croise aussi les principes de l’économie sociale et solidaire (ESS), qui met au centre de l’activité économique des finalités d’intérêt général.
Enjeux pour le Maroc et les pays émergents
Pour les économies comme celle du Maroc, la finance durable représente une opportunité stratégique. Elle permet d’attirer des fonds internationaux soucieux des impacts ESG, de soutenir les projets liés aux énergies renouvelables, à l’inclusion financière des femmes, des jeunes ou des zones rurales, et de renforcer la transparence dans la gouvernance d’entreprise.
Cependant, des défis persistent : faible culture ESG chez certains acteurs, manque de données fiables, cadre réglementaire encore en construction. Le lancement de la Feuille de Route de la Finance Durable par Bank Al-Maghrib en 2021 constitue néanmoins un jalon structurant pour orienter le système financier vers plus de responsabilité.
La finance durable ne se limite pas à une mode passagère. Elle incarne un changement de paradigme profond, où la rentabilité s’articule avec l’éthique, la résilience et l’impact. Dans un monde où les crises écologiques, sociales et sanitaires s’enchevêtrent, la finance ne peut plus rester neutre : elle devient un levier de transformation au service d’une croissance durable, inclusive et solidaire.